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08/05/2010

10 MAI 1940 - UN FUGITIF DANS LA DEBACLE

Peu après la déclaration de guerre, mon père prit le chemin de l’exode. Il avait la nationalité américaine, bien qu’ayant longuement vécu en Belgique, et il partait à la recherche de passeports et de visas afin de fuir la guerre qui venait d’éclater. A 70 ans de distance, j’ai décidé de publier de larges extraits de son texte sur mon blog, malgré ses imperfections, certaines erreurs de dates et de noms de localités, car il apporte aussi un éclairage intéressant sur la vision d’un Bruxellois de l’époque sur les Flamands, les Français et le chaos qui l’entoure… C’est un récit brut rédigé dès son retour sur base de ses souvenirs et de quelques notes jetées à la hâte sur un calepin, qui n’a, bien entendu aucune prétention littéraire ou historique. Fin 1942, mon père était arrêté et envoyé dans l’ Ilag Vlll H (Interniertenlager) en Haute Silésie, ensuite au Frontstalag 122 (Compiègne) et enfin brièvement au camp de Giromagny, sauvé en définitive d‘un destin plus tragique encore par sa nationalité américaine, ce qui lui permit de revenir sain et sauf en 1945.

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Chapitre 1.

Le 10 mai 1940, Bruxelles est réveillée plus tôt que d’habitude par le bruit de l’explosion des bombes, et par un combat aérien qui avait attiré aux fenêtres une foule de citoyens encore endormis, convaincus d’assister aux exercices de défense qui depuis quelque temps étaient de rigueur. A 6 heures, la radio annonçait qu’à l’aube, les armées allemandes avaient franchi les frontières de la Hollande, de la Belgique et du Luxembourg. Nous étions en guerre.

La ville se vida durant les jours qui suivirent, les magasins aussi. Suivant ses possibilités, chacun essayait de se constituer une petite réserve. Les commerçants qui avaient commencé à vendre des marchandises au vu de la hausse des prix, avaient ensuite cessé en vue d’une plus-value certaine.

Les trams aussi étaient plus rares, le personnel était mobilisé et parti. Les rues étaient vides et pour qui connaît l’animation des rues bruxelloises, rendue plus intense de par l’étroitesse de certains de ses carrefours, il est difficile de se faire une image exacte de la ville à cette époque. La plupart des immeubles étaient vides, les volets baissés, les façades mortes comme des corps sans âme. Les gares par contre étaient submergées par des foules immenses. Les portes étaient ouvertes, les guichets fermés. On y entrait comme dans un moulin. Les trains étaient pris d’assaut, et le nombre de voyageurs qui se casaient dans les voitures était quelque chose d’inimaginable. Cela n’allait pas sans heurts et sans cris, les gens y pénétraient par portes et fenêtres, et la maléabilité du corps humain est réellement une chose extraordinaire.

Le spectacle ne devait pas être autre au moment des grandes invasions du moyen-âge. Comme Attila, les Allemands faisaient le vide devant eux.

Je me rendis à l’ambassade américaine afin de tenter d’obtenir un passeport et les visas nécessaires pour quitter la Belgique. Après plusieurs heures d’attente, il me fut répondu que les évènements se précipitant, la seule chance de les obtenir était de tenter de gagner l’ambassade de Paris. L’avenue des Arts, au moment où je sortis du consulat, était cette fois encombrée de trams qui se suivaient à la queue leu-leu. J’en attrapai un au vol. Les taxis avaient disparu, et les seules voitures qu’on voyait passer étaient surchargées de personnes et de bagages, et partaient vers l’exode.

La population semblait frappée de stupeur devant la rapidité qu’avait prise la tournure des évènements, et il régnait un abattement qui se lisait sur tous les visages. On sentait que nous étions à la veille d’étranges et imprévisibles bouleversements qui en fait se trouvaient plus rapprochés que nous le pensions. La police de la circulation avait disparu et Bruxelles semblait vide.

Nous avions peut-être roulé une cinquantaine de mètres quand un policier, sans doute commissionné spécialement, ouvrit la porte coulissante donnant sur la plate-forme avant du tram et annonça :   - Tous les hommes de 17 à 35 ans doivent immédiatement quitter la Belgique par leurs propres moyens et gagner la France.

Cette annonce, faite en tous lieux et diffusée à diverses reprises par les postes de radio, acheva d’affoler la population, car elle indiqua que le dernier espoir de contenir l’invasion du territoire venait de disparaître.

Les bruits couraient avec persistance que le Gouvernement avait abandonné la capitale, et les nouvelles les plus contradictoires circulaient quant à la tournure de la guerre. Je réfléchissais à ce qu’il y avait lieu de faire. Après tout, les USA étaient neutres, mais dans mon fors intérieur, je sentais que ceci n’était qu’une question de temps et que tôt ou tard, nous prendrions notre part dans le conflit.

Arrivé près de la maison, à Laeken, beaucoup de gens se tenaient sur le pas des portes et des petits groupes discutaient dans la rue. Il régnait une hantise des parachutistes. La veille, des immeubles avaient été fouillés, et la tension des esprits créait de véritables hallucinations collectives. Les bruits avaient courus que des parachutistes allemands s’étaient mêlés à la population et qu’une véritable cinquième colonne se trouvait dans la ville.

En fait de nouvelles, après l’annonce qu’un des ponts de Maestricht n’avait pas sauté pour des raisons qui n’étaient pas dévoilées, les communiqués restaient vagues, et ce manque de nouvelles, loin de calmer les esprits, les tenait en haleine. (*Il s’agissait plus vraisemblablement d’un des ponts du Canal Albert).

Le lendemain matin, je me rendis aux bureaux de la firme, 466 chaussée de Waterloo. Toutes les affaires étaient en suspens, et nous nous rendîmes avenue Louise où des bombes étaient tombées la veille. Au rond-point, avant d’arriver au Bois de la Cambre, une façade était béante et les maisons qui l’environnaient étaient endommagées. D’autres bombes étaient tombées dans le quartier et les rues étaient jonchées de débris.

De retour au bureau, nous y retrouvions Richard Elliot, sujet australien et capitaine de l’armée britannique durant la guerre de 14-18. Il était le propriétaire de l’immeuble et possédait dans un arrière-bâtiment un studio où j’avais vu tourner quelques films. Elliot partait le jour même pour la France et de là allait tenter de gagner l’Angleterre.

Le mardi 14 mai, quand j’arrivai au bureau, il y avait un grand remue-ménage. Le directeur Monsieur Henrard avait décidé de gagner la France. Brève conversation :

- Et toi, que comptes-tu faire, me demande-t-il ?

- Je reste, à moins que… - Tu n’as rien entendu des usines ?

- Non, mais si vous voulez, j’irai demain à Bruges. (*Usines de construction ferroviaire La Brugeoise)

- Ecoute, reprit-il , nous avons environ 200.000 frs de marchandises à Bruges et 150.000 aux Ateliers Germain à Charleroi. En-dehors de cela, il y a ici pour 150.000 francs de sardines, que j’ai importé du Portugal. Au cas où le travail continue, tu peux vendre les sardines pour faire de l’argent et payer le personnel.

Nous restions, la secrétaire Melle de Thiers et moi, à nous regarder. Drôles de moments en fait, et tellement inattendus !

Je rentrai à la maison, et la journée se passa dans l’attente… de quoi au fait ? J’aurais été bien en peine de le dire. Ma mère était arrivée, assez désemparée. Mon beau-frère et sa famille étaient partis.

Le frère de ma femme faisait partie d’un groupe de DTCA (défense territoriale contre avions), et nous étions sans nouvelles de lui. Il devait un peu plus tard être fait prisonnier et interné en Allemagne.

Le lendemain soir, nous étions au salon ma femme et moi, et parlions de évènements et de l’avenir qui était des plus sombre. Elle avait été voir sa famille dans l’après-midi et je sentais que quelque chose allait survenir. Brusquement, les larmes dans les yeux, elle me dit:

- Je crois qu’il vaut mieux que tu partes. Tu sais que j’ai un oncle qui a été déporté en 1914 et qui en est mort. Je préfère que tu partes plutôt que d’avoir le même sort.

J’avoue que l’émotion m’étreignait pendant que j’entendais ces paroles. Ce que pour rien au monde je n’aurais décidé seul, elle me le proposait. Je me rendais compte du courage qu’elle montrait en ce moment. Aucune autre femme n’aurait accepté en ces circonstances incertaines de rester seule avec la charge de deux enfants encore petits, alors que l’avenir était des plus précaire. Nous prîmes donc la décision que je partirais le lendemain vers Bruges, où je resterais le plus longtemps possible. En fonction des évènements, j’essayerais ensuite de passer en France et d’obtenir des papiers à l’ambassade de Paris.

A suivre… (Tous droits réservés. )

Jo Moreau

17:48 Publié dans MAI 1940 | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : guerre, exode, mai 1940, ww2 | |  Facebook |

Commentaires

Cher Jo Moreau

Mon père, Florent Leclercq, était secrétaire de direction à La Brugeoise de 1937 à 1952. Si cela vous intéresse, je peux vous envoyer une copie de son agenda de la campagne de 40 et des années qui suivirent à Bruges. Le nom de Mr. Henrard me semble avoir été nommé en famille.

Écrit par : Luc Leclercq | 04/09/2013

Bien entendu, Luc, que cela m'intéresse.
En cliquant sur "à propos", (sous la vignette au dessus de la page) vous trouverez mon adresse mail.
Merci encore.

Écrit par : jo moreau | 07/09/2013

Les commentaires sont fermés.