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11/05/2010

MAI 1940 - UN FUGITIF DANS LA DEBACLE (2)

Voir chapitre précédent dans la catégorie « MAI 1940 »

Chapitre 2.

Le lendemain matin à 6 heures, je quittais la maison avec comme seul bagage une petite valise contenant une couverture et un peu de linge, et équipé d’un lourd paletot, malgré la chaleur extraordinaire de ce printemps 1940.

A 6.30h, j’étais à la gare du Midi, où il y avait foule, et les moyens de transport des plus problématiques. Un train, qui devait être le dernier, venait de partir emmenant encore des jeunes gens vers la France. Les gens se tenaient en groupes, les vieux assis sur des ballots, ou des valises qui contenaient leurs biens les plus précieux. Les visages étaient graves et marqués par l’anxiété. Les hommes allaient aux renseignements, pendant que les femmes entre elles se plaignaient des malheurs du temps et ces flots de paroles les détournaient pour quelques instants de leurs préoccupations. Les enfants, eux, avec l’insouciance de leur âge, trouvaient tout cela très amusant , et étaient à la fête. Ils le montraient par moment trop ouvertement et se faisaient secouer par leur mère énervée.

Il y avait quelque chose de pitoyable et de navrant dans l’exode de toute une population, qui abandonne toute la douceur de vivre qu’elle a connu jusqu’alors, pour se jeter dans une aventure sans en connaître l‘issue.

Ma seule chance restait le tramway vicinal (*Les tramways vicinaux faisaient la liaison de ville à ville,reliant les villages qu’ils traversaient). Aussi, attrapant un tram au vol, je traversai la ville par les boulevards du centre. Toutes les rues étaient désertes et la ville semblait une ville abandonnée. A la gare du Nord, un peu de monde. Résignés à leur destin, ceux qui restaient attendaient les évènements avec une sorte de fatalité.

Sourdement, et dans le lointain, on entendait la canonnade, et des bruits circulaient avec persistance que les allemands étaient à Louvain, distante d’une vingtaine de kilomètres au Nord-Est de Bruxelles.

La veille, une interminable colonne anglaise, transportée dans de petits camions qui chacun remorquait un petit canon, avait traversé la ville, précédée d’un imposant MP (*policier militaire) en motocyclette qui devançant la colonne, stoppait aux carrefours et abandonnant sa machine, réglait la circulation. Après quelque temps, il était relayé par un autre, il remontait alors sur sa machine et rejoignait la tête de la colonne. Les gens formaient la haie sur leur passage, et la joie se lisait sur les visages, sentiment de ne pas se sentir abandonnés, et les acclamations étaient spontanées.

Je me trouvais sur le terre-plein (* de la place Rogier), en face de l’hôtel des Boulevards, attendant un tram problématique. Je venais de me renseigner, et un contrôleur venait de me dire qu’un tram allait incessamment arriver. Bientôt, il fit son apparition, et pendant que la motrice manoeuvrait, la voie étant en cul de sac, l’assaut se déroulait pour qui aurait une place assise. Je réussis à me caser dans un coin de la première remorque et le convoi se mit en route.

Je m’étais assigné comme première étape Bruges. Depuis quelques années, je m’y rendais presque journellement et y avais même habité pendant quelques mois. L’huissier de l’ambassade américaine m’avait conseillé ensuite de passer la frontière du côté de La Panne. On nous avait assuré au départ que la route était toujours libre vers le littoral, mais que nous serions forcés de faire un détour, pour éviter la grand-route Bruxelles-Gand, qui devait être réservée à l’armée. C’est pourquoi, au lieu de suivre le chemin normal par Assche, où le tram emprunte le milieu de la chaussée, nous nous dirigions vers Gand par Ninove.

Nous étions dans cet extraordinaire mois de mai 1940, où le temps magnifiquement beau semblait favoriser les desseins de l’envahisseur. Le soleil était déjà haut dans le ciel, nous promettant une journée pareille aux précédentes.

Le tram traversait les campagnes ensoleillées, mais contrairement aux autres époques, le travail des champs était abandonné. Sur la route que nous suivions par moments, de longues files de voitures avançaient au pas. Ahurissante cacophonie de klaxons. Les voitures se suivaient l’une derrière l’autre, parfois l’une contre l’autre, et cette lenteur énervait les conducteurs. Une foule de véhicules d’un autre âge se trouvaient mêlés, on avait dû vider le fin fond des garages, et c’était vraiment un miracle de la mécanique d’avoir pu les faire rouler et reprendre la route.

Toutes étaient surchargées de gens et de bagages. Beaucoup de matelas fixés sur les toits, tant pour dormir qu’en protection pour les mitrailleuses des avions. Et tout cela attaché avec des cordes, des fils de fer qui retenaient tant bien que mal matelas, vélos, valises, ballots et voitures d’enfant. Les garde-boues aussi servaient de supports soit pour des personnes, soit pour des colis, et tout cela serpentait sur la route, s’arrêtant, avançant pour s’arrêter de nouveau cinquante mètres plus loin.

A l’entrée de Ninove, l’embouteillage (*le bouchon) était à son comble, les voitures sont détournées par un chemin de traverse et le tram emprunte la rue principale pour la traversée de la petite ville. A la sortie de la ville, nous suivons pendant très peu de temps la grand-route que garnissent de part et d’autre des troupes anglaises. Ils sortent des petites fermes, et des nids de mitrailleuses sont installées en retrait de la route.

Le tram roule vite. Les grandes motrices comme celle qui nous remorque peuvent atteindre les 85 kilomètres/heure. Les fenêtres sont ouvertes et malgré cela, il fait horriblement chaud. J’ai conservé mon pardessus, et le regrette, mais il m’est absolument impossible d’envisager de l’ôter tant l’encombrement est grand dans la voiture surchargée.

Il devait être vers 11 heures, lorsque nous arrivâmes à Alost. Perspective très aléatoire d’avoir une correspondance pour Gand. Beaucoup de gens s’installent pour attendre. Quoi ? Peut-être un tram qui jamais ne viendra. Sans hésiter, je décide de gagner Gand par la route, et après avoir demandé mon chemin, je pars….

Et j’ai marché, sans me rendre compte de la distance, suivant et dépassant l’interminable colonne de réfugiés, transpirant sous la chaleur. Mais au flamand de la région, on entendait le savoureux patois wallon du pays de Liège et de Charleroi. Moi je venais de me mettre en route, alors que certains de ces gens que je côtoyais, venaient des régions de l’Est, aux portes de l’Allemagne.

Il est impossible de dépeindre la misère de ces gens, pour la plupart de pauvres gens, poussant des brouettes, dans lesquelles s’entassaient de maigres bagages. Que de kilomètres ils avaient dû parcourir ainsi, entraînant avec eux les vieux qu’ils n’avaient pas voulu abandonner. Les enfants suivaient, traînant leurs petites jambes fatiguées. Mais le plus pénible qu’il m’eut été donné de voir ce jour fut un groupe, composé de la mère, du père et de deux petits gosses, poussant une charrette de fortune, faite d’un plancher posé sur des roues de bicyclettes sur laquelle était étendue une pauvre vieille grand’mère à moitié paralysée. Ces gens n’avaient aucun bagage.

Il en était ainsi tout au long des routes de Belgique en l’an de grâce 1940.

Plus loin, la route était arborée d’un côté par de grands arbres. Des soldats belges avançaient sous leur protection, une compagnie tout au plus. Je me demandais quel serait le destin de ces jeunes gens, et suivait machinalement le fil de mes pensées, lorsque brusquement ils s’aplatirent sur le sol. Dans le ciel, le ronronnement d’un moteur d’avion perçait la limpidité de l’air. Je fis comme eux, et le bruit bientôt décrut. Je venais de subir la première alerte depuis mon départ, et celles-ci ne feraient que croître avec les heures.

Au bout de la route, se dessinait un carrefour, et au fur et à mesure que je m’en approchai, se dessinait un petit rassemblement. Deux hommes, munis d’un brassard aux couleurs belges, contrôlaient les cartes d’identité. L’un d’eux se dirigea vers moi, mais à la vue de la carte d’identité jaune d’étranger, il m’indiqua un bâtiment. C’était la gendarmerie, et j’entrai directement dans un bureau. Je tendis ma carte et mon « birth certificate » au gendarme présent. Il les examina et me les rendit. « Vous cherchez quelqu’un ? » lui demandai-je. Il me répondit que des bruits d’atterrissage de parachutistes circulaient. Je lui demandai s’il n’y avait pas de tram ou de train pour Gand. Il me conseilla d’aller jusque Wetteren, où il était possible d’encore avoir un tram. Le conseil était bon, et après une petite attente, j’eus un tram qui me déposait à Gand vers 14 heures.

Gand est éloigné de 60 Kms de Bruxelles. La gare Saint-Pierre, la principale sur la ligne Bruxelles-Ostende, avait été bombardée la veille, et les dégâts se marquaient tant à la gare qu’aux immeubles alentour. Il y avait eu des morts. Pas de train. Je décide de continuer en tram, ce qui ne m’a pas trop mal réussi jusque maintenant. Après 1 heure d’attente, je monte sur un tram pas exagérément bondé. Je suis sur la plate-forme. Deux soldats me tiennent compagnie avec armes et bagages. Ils ont perdu leur unité.

Nous traversons la riche campagne flamande, aux moissons généreuses. Les champs sont comme un immense damier, aux limites desquels s’alignent des rangs de peupliers. Les fermes sont plantées au hasard, et forment des taches blanches, surmontées de toits aux tuiles rouges. Beaucoup de troupes aux alentours, qui attendent je ne sais quoi. Ils sont calmes et sans enthousiasme. Peu d’officiers parmi eux. La Belgique avait fait un immense effort en vue de la guerre probable. Depuis Munich, l’armée avait été renforcée par la levée d’une masse d’hommes. Près de 500.000 hommes avaient été incorporés à l’armée, et une seconde ligne de défense établie sur une ligne qui passait par Louvain, Wavre et descendait vers la frontière française. Un immense mur d’acier, constitué par une ligne de défense anti-chars en était l’épine dorsale. Mais, le rappel des classes, la séparation de leur famille, la suppression des permissions durant cette longue période qui devait précéder le déclenchement des hostilités, cette guerre froide, cette guerre des nerfs, cette guerre somme toute problématique avait porté sur le moral des hommes. La perspective de devoir de nouveau être les premiers à supporter le choc d’une grande puissance guerrière n’avait en soi rien de réjouissant.

Zomergem, tout le monde descend pour prendre la correspondance qui doit arriver. Les gens s’installent sur leurs valises. Un remous, et les gens s’écartent. Encadré de deux gendarmes, un homme au visage tuméfié. Grand et large, vêtu d’une veste de velours et de pantalon pris dans des guêtres, il s’avance en regardant droit devant lui. Des brindilles de paille sont accrochées à ses vêtements. « Un parachutiste », mot qui se répète comme une traînée de poudre. Est-ce vrai ? Mystère…

Je pénètre dans un café, et pour la première fois de la journée, prends quelque chose. La salle est vide à part la patronne. Nous échangeons quelques paroles, mais nous nous comprenons difficilement. Chaque région flamande a son dialecte, son patois, et celui-ci m’est hermétique. Pas gaies, mes pensées à ce moment: Bruxelles, ma famille… mais je réagis. Je regarde autour de moi, des choses que peut-être je ne verrai plus pendant longtemps, et l’endroit me parait plus sympathique. C’est typiquement le café des Flandres, aux meubles et aux murs recouverts de bois verni. Le comptoir en est l’ornement principal, lourd, massif aux chromes soigneusement entretenus. Le plancher en bois naturel, planches languettées où se marquent les passages répétés, est recouvert de sable blanc, comme de tout temps cela s’est pratiqué dans cette contrée. Aux murs quelques réclames de brasseries ou d’apéritifs, et des affiches indiquant les prochaines ventes notariales.

Un remous dans la rue. Le tram. Je sors et nous voilà repartis. Nous passons Ursel, berceau de la famille des ducs d’Ursel, une des rares familles ducales de Belgique. Le château ne doit pas être loin, car nous traversons des bois, ce qui est assez rare dans cette région de cultures. Le soir tombe lorsque nous arrivons à Knesselare. Beaucoup de troupes qui attendent dans chaque agglomération. Oudelem et Assebroek sont atteints dans le noir. Nous sommes à Bruges, devant la porte de Gand, où le tram nous dépose devant le pont qui enjambe le canal. Il est 22 heures.

Je traverse la ville silencieuse et me dirige vers l’ancienne gare, où se trouvait l’hôtel où j’avais l’habitude de dîner quand j’étais à Bruges (* Le Singe d’Or ??). Théo, le patron, se trouvait devant la porte avec deux officiers de l’armée belge. Il est plutôt petit, rond et sympathique.

-Qu’est-ce que toi, tu viens faire ici ? -Te demander une chambre, et demain, aller voir ce qui se passe à l’usine. -Une chambre !? Mais mon pauvre vieux, il n’y a plus rien nulle part ! Bruges est envahi par presque toute la Belgique et par l’armée ! Il semble ennuyé de me refuser le gîte, et ajoute : -Tu ne trouveras rien nulle part. Des bombes sont tombées sur l’usine et des ordres de l’armée interdisent toute circulation pour deux jours. Un des officiers se tourne vers moi : -A partir de demain matin, il faut une autorisation spéciale du commandant de la place pour circuler. Je dois paraître très embêté car Théo ajoute : -Ecoute, si tu veux te contenter de deux fauteuils pour dormir, on pourra te les installer dans le hall.

Je pénètre dans le restaurant et m’installe à une table. Je ressens la fatigue de cet interminable voyage. La salle est grande, plutôt basse, et les lumières y sont faibles. De grands stores bleus occultent les fenêtres, comme dans toute la ville. Des gens aux traits tirés, fatigués, énervés, incertains du lendemain. Une jeune femme blonde et mince, dont l’énervement frise l’hystérie, adresse à tout le monde des propos défaitistes. Plusieurs tables ont été rapprochées dans le fond, autour desquels soupe une grande famille composée uniquement d’une femme plus âgée et de deux autres femmes enceintes, et de beaucoup de gosses autour. Pendant que je soupe, un policier pénètre dans la salle, et se dirige directement vers la jeune femme blonde à laquelle il demande ses papiers d’identité. Il faut croire que ceux-ci sont parfaitement en règle, car il les lui remet aussitôt. La jeune femme tremble, et est outrée de ce qui lui est arrivé publiquement.

L’atmosphère est lourde, et Théo va de l’un à l’autre, calme et philosophe. -Si tu veux aller te coucher, me dit-il, tu peux disposer d’une chambre, dont le locataire vient de partir. J’ai hâte de gagner mon lit, et dix minutes plus tard, je dormais à poings fermés.

A suivre . (Tous droits réservés)

Jo Moreau

17:37 Publié dans MAI 1940 | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : guerre, exode, mai 1940, ww2 | |  Facebook |

Commentaires

J'ai près de 82ans....nous somme, avec les plus anciens "les derniers témoins" de la guerre de 1940 et de l'exode....

Je relis volontiers les récits d'autres personnes et cela me rappelle avec effroi la peur qui m'habitait pendant l'exode et durant 4 ans !

Écrit par : MOHA | 28/11/2010

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