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13/05/2010

MAI 1940 - UN FUGITIF DANS LA DEBACLE (3)

Voir chapitres précédents dans la catégorie « 10 mai 1940 ».

Chapitre 3

Le lendemain matin, je déjeune près de la fenêtre, observant le mouvement de la place. Uniquement des uniformes, des estafettes passent sur leurs motos. Des voitures militaires. Devant moi se dresse l’ancienne gare, dont l’architecture rappelle plus une église qu’une gare. Je suis seul dans cette partie du restaurant. Beaucoup de gens dorment encore, et se remettent de la fatigue de la veille.

Je pense à Bruxelles, à ceux qui y sont restés. Une centaine de kilomètres seulement nous sépare, et pourtant un monde d’évènements inconnus sont entre nous. Que de pensées, que de suppositions peut-on envisager quand on est livré à ses pensées et à soi-même. Je suis ici et eux là-bas, absolument isolés dans des évènements qui tourbillonnent autour de nous.

Je téléphone à l’usine, et on me répond qu’il n’y a plus personne. Quelque temps plus tard, Théo s’approche de moi.

-Tu sais conduire une voiture ? Me demande-t-il. -Non, pourquoi ? -Tu as vu cette famille qui soupait hier dans le fond, c’est la famille du général Dubois. Ils ont acheté une voiture, et cherchent un chauffeur. Tu aurais pu partir avec eux.

Des gens entrent, des Anversois qui débarquent d’un camion. C’est fou ce que les gens sont énervés. Il règne une impression de désarroi qui frise la panique. C’est un sauve-qui-peut vers la France. L’abandon de ce qui représente des années de travail et de labeur, et tout cela causé par le souvenir de l’autre guerre et la réputation qui précède les envahisseurs.

13 heures. Depuis quelques minutes déjà, nous nous trouvons réunis à plusieurs autour du poste de radio car un communiqué est annoncé. Nous attendons dans l’anxiété on ne sait quel espoir. Les troupes françaises sont entrées en Belgique par le Sud et sont en partie dirigées vers la Hollande. Les Anglais occupent principalement la ligne de Wavre.

Enfin un grésillement annonce l’émission proche, on se rapproche malgré soi, et puis c’est l’annonce: « Ce matin, à l’aube, les troupes allemandes ont fait leur entrée dans Bruxelles. La ville a été déclarée ville ouverte, et il n’y a pas eu de combats ». Ainsi, le sort en était jeté. Entre les miens et moi, se trouvait maintenant la ligne de front, et pourtant, c’était comme si un poids m’était retiré de la poitrine, de les savoir sains et saufs. Je me sentais moins tendu, apaisé, et j’étais certain de les revoir. Quand ? Cela personne n’aurait pu le dire…

En fait , j’étais venu à Bruges pour me rendre compte de ce qui se passait à l’usine, où entre autres marchandises, nous avions 6 tonnes d’huile de lin (*considérée comme marchandise stratégique) . J’aurais voulu me rendre auprès du commandant de la place, mais la circulation était toujours interdite. Théo m’avisa qu’à midi, deux officiers viendraient dîner. Dès qu’ils s’attablèrent, je m’approchai et leur dis : -Commandant, je voudrais vous demander un conseil. A l’usine nous possédons 6 tonnes d’huile de lin, que faut-il en faire en prévision de l’avance allemande ? -Vous avez des camions ? -Non, mais si vous voulez en prendre possession, vous pouvez en disposer. Je vous demanderai juste une décharge comme justification vis-à-vis de ma firme. Devant leur embarras, j’insistai. -Voulez-vous en prendre possession, ou faut-il la détruire ? Je voyais déjà des flots d’huile inondant le magasin. Autant que l’ennemi ne nous prendrait pas ! -Nous n’avons pas de moyen de transport, je ne puis vous donner aucun conseil.

Si la chose ne les intéressait pas, alors que l’armée avait évacué des tonnes de matériel et de matières premières vers la France, pourquoi moi, simple particulier m’en serais-je fait plus qu’eux. L’huile de lin sortit donc de mes préoccupations, mais je crois qu’à leur place, j’aurais conseillé de la détruire.

Malgré l’interdiction de circuler, plusieurs clients étaient partis, et les Anversois s’apprêtaient en en faire autant, lorsque Théo, s’approchant de moi me dit : -Si tu vas vers La Panne, tu peux partir avec eux. C’est ainsi que j’embarquai dans le camion, qui immédiatement se mit en route. Il pouvait être 16 heures. De Bruges à Ostende, la route sinue à travers la campagne flamande, uniformément plate. Les terres aux riches pâturages sont au niveau de la mer. Des fossés de drainage les clôturent au lieu des habituelles clôtures de barbelés. Par ci, par là un moulin à vent élève ses ailes vers le ciel. Autour des fermes perdues au milieu des terres, des haies d’arbres font office de coupe-vents. Le paysage est tout en grisaille et a un charme prenant. Vieille terre riche en souvenirs du passé, aux châteaux entourés de fossés, aux églises massives dont les tours carrées rappellent les beffrois d’autrefois. Terres de batailles, où la fleur de la chevalerie française fut écrasée par les gens des communes dans la plaine de Groeningue.

Nous traversons Ostende, reine des plages belges, centre balnéaire et d’élégance. Ostende a été bombardée et les façades béantes, les maisons effondrées, d’énormes trous béants dans la ligne de ses façades, son admirable place d’Armes aux vieilles maisons flamandes effondrées, sont les traces du passage des Stukas.

Entre Ostende et Middelkerke, un long hululement de sirène donne à nouveau l’alerte. Nous longeons la route protégée sur notre gauche par un mur de dunes, à droite l’immensité de la mer. Bruits secs d’éclatement des bombes qui sont comme un grand déchirement. Westende, Nieuport où se dresse le monument du Roi Albert, Oostduinkerke, Coxyde, Saint-Idesbald et nous arrivons à La Panne comme le soir tombe. Le camion appartient à un industriel d’Anvers, qui est accompagné de sa famille. Un jeune architecte, Albert, s’est joint à eux à leur passage à Gand. Son vélo se trouve dans le camion et il est à la recherche de son régiment, parcourant les routes en tous sens. Il avait appris à Gand que son unité devait être en France.

La route que nous venions de parcourir était encombrée, comme celles que j’avais parcourues la veille, par d’innombrables malheureux qui gagnaient la France. Des jeunes, par groupes de deux ou trois, montés sur des vélos, se dirigeaient vers Ypres et Furnes, où les ordres de rassemblement avaient été donnés en vue de leur évacuation vers la France. Des voitures aussi, mais en moins grand nombre que le jour précédent. En fait, les routes de France étaient envahies par les Belges. Des millions de Belges se sont trouvés en France au printemps 1940. Des soldats aussi évacuaient, restes des armées en retraite. Des groupes de Hollandais, aux uniformes bleu ciel. La Hollande avait capitulé, et les derniers combattants espéraient se regrouper en France.

Soirée silencieuse à l’hôtel. La salle est de style ancien, murs au revêtement de chêne, plafond aux profondes solives qui font paraître la salle plus basse qu’elle ne l’est en réalité. Tables aux dessus frottés au sable, chaises aux dossiers hauts et sièges de paille. Un officier hollandais dîne seul à une table. Il est massif et porte une petite dague au côté. Sa peau paraît plus rose sur son uniforme bleu clair. Un peu plus loin, un général et son officier d’ordonnance, qu’on me dit être le général Dubois, commandant la place de Gand. La TSF confirme la reddition de Bruxelles. Les places fortifiées de Liège et de Namur tiennent toujours, quoique largement dépassées par les armées allemandes. Une nouvelle ligne de défense s’établit sur la Lys, aux portes de Gand.

Je gagne rapidement la chambre que je partage avec Albert, suite au surpeuplement de l’hôtel. Je suis réveillé par le bruit de la sirène. Alerte. Cela ne tarde pas. Je suis l’approche des avions dont on entend les moteurs. Immédiatement cela tombe dans un grand tressaillement du sol. Un, deux, trois, puis le bruit des moteurs s’estompe petit à petit pour disparaître dans la nuit.

Un rayon de soleil qui joue sur mon lit me rappelle à la réalité. Tout est calme. Par la fenêtre ouverte, je perçois des bruits de vaisselle qui s’entrechoque. Dans la salle de restaurant, tout baigne dans la lumière qui en change totalement la lourde atmosphère de la veille, les tables sont dressées pour le déjeuner. Le déjeuner nous réunit (*En français de Belgique, le déjeuner équivaut au petit déjeuner en France, le dîner au déjeuner et le souper au dîner). On conserve l’espoir que l’avance allemande sera arrêtée, et que la situation sera redressée. Les Anversois décident d’attendre ici la suite des évènements, Albert et moi décidons de poursuivre notre route.

Nous nous retrouvons sur la route vers Adinkerke, où se trouve le poste frontière. Un kilomètre de routes boisées. Le soleil perce, un léger brouillard annonce que la journée sera chaude. Nous marchons, Albert poussant son vélo. Nous passons le poste frontière. Mon cœur se serre au moment où je quitte la Belgique, qui toujours fut hospitalière et où la vie me fut agréable. J’y laissais ma famille, et les amis de toujours.

Au poste de douane français, un garde-mobile canalise la foule qui couvre toute la route. La frontière a été fermée pour permettre l’écoulement de monde qui l’encombrait. Elle vient de rouvrir et c’est la ruée. -Carte d’identité pour les Belges, les étrangers à droite annonce le garde. Nous nous arrêtons. C’est le moment de la séparation. Un vigoureux shake-hand avec Albert. Nous nous promettons de nous retrouver plus tard… Ce n’est pas sans regrets que je le quitte. Les circonstances que nous vivons n’ont d’étrange que la façon dont elles rapprochent les humains. Qui ne se connaissait pas la veille est une vieille connaissance deux heures plus tard… Le malheur commun rapproche les gens et les rend plus serviables envers leur prochain. C’est comme un service que l’on se rend à soi-même, et qui peut-être nous sera rendu.

Etranger, je vais à droite où un chemin s’ouvre dans une haie. Une prairie étroite et longue enfermée par deux haies. Des deux côtés du chemin qui la traverse, des gens assis sur des ballots. Pauvres gens pour la plupart, venus de l’Est de l’Europe. Beaucoup de Juifs parmi eux. Inquiets, ils parlent et font de grands gestes. Des Polonais et des indéfinissables, réfugiés en Belgique devant l’invasion brune. J’avance et les mêmes scènes se déroulent. Les enfants sont les plus pitoyables, petites boules roses vêtus de couleurs vives, assis à côté des parents, ne comprenant pas…

Aucune issue. Je reviens sur mes pas et me retrouve sur la route. Je vais vers le garde. -Américain, puis-je passer ? -Papiers. Où allez-vous ? -Paris -Vous avez de l’argent ? -Quatre cents francs belges sur moi, mais j’en aurai plus à Paris. -Passez. Je suis sur la Nationale 40, qui longe le canal vers Dunkerque. Le soleil se met à chauffer. Sur le canal, des péniches se suivent transportant des réfugiés. Une d’elle est pleine de soldats belges. Un soldat mulâtre joue de l’harmonica, les autres sont assis ou couchés.

Sur la route, les voitures se remettent à défiler. Voitures aux plaques portant les couleurs belges, signe distinctif de l’armée. Elles transportent des officiers ou un officier et sa famille. Certaines ont une voiture d’enfant fixée à l’arrière et un matelas couvre le toit. Je pense aux soldats qui attendaient dans les villages des Flandres, et me demande ce que EUX sont devenus. Ce sera un défilé ininterrompu jusque Dunkerque.

Bray-Dunes est laissé à ma droite. La route continue tout droit à moins d’un kilomètre de la mer, que bordent de hautes dunes. Par place, des petits fortins qui semblent abandonnés. Où est la fameuse ligne Maginot dont on avait parlé du prolongement jusqu’à la mer ? Si c’est cela, c’est maigre. Dans le lointain, une grande tache grise en bordure de la mer. Une fumée s’élève de la ville. Au fur et à mesure que je m’en rapproche, la tache s’agrandit ,montrant des cheminées et les grues du port. Il a dû se passer quelque chose d’anormal, pour qu’une telle fumée se dégage. Je suis aux portes de la ville quand je m’arrête et pénètre dans un petit magasin. Petite épicerie de village encombrée de légumes … et de mouches.

L’épicière parle flamand, ce qui ne laisse de me surprendre au premier abord. Peut-être est-elle belge ? Mais non, son français est impeccable et n’a pas ce sympathique accent « belge ». Et puis je réalise que je me trouve dans les anciennes Flandres françaises qui sont devenues le département du Nord. Je fais l’emplette d’un pain et d’un pot de confiture. Pas question de beurre, je n’ai rien pour le mettre et enveloppé de papier, il se mettrait à fondre sous l’action de la chaleur. Mon pain sous le bras qui soutient ma valise, mon pot de confiture qui coule quand je le penche dans l’autre main, je reprends ma route. Celle-ci est maintenant bordée de maisons démolies. La ville a subi un gros bombardement la nuit passée. La fumée vient des réservoirs de mazout qui achèvent de brûler. Des murs se dressent, déchiquetés, noircis par l’incendie. Des trous à l’emplacement des caves, avec les débris qui les encombrent. Des gens qui fouillent dans l’espoir de dégager encore quelque chose de ce qui fut leur intérieur. Des objets hétéroclites amassés en tas, cuisinières aux carreaux de faïence brisés, désaxées, morceaux de glace, quelques meubles cassés est tout ce qui reste. Des femmes pleurent et les hommes serrent les poings. On cite des chiffres contradictoires sur le nombre de tués, mais d’après les démolitions, il a dû être conséquent.

Des troupes françaises et anglaises s’y trouvent, la plupart revenant de Belgique. La ville est encombrée de réfugiés, errant d’une rue à l’autre. J’arrive à la gare. Un train problématique dans deux heures. Je me méfie des villes la nuit, et décide d’en sortir. Il doit être passé 13 heures.

A suivre. (Tous droits réservés)

Jo Moreau

18:39 Publié dans MAI 1940 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : guerre, exode, mai 1940, ww2 | |  Facebook |

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