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15/05/2010

MAI 1940 - UN FUGITIF DANS LA DEBACLE (4)

Voir chapitres précédents dans la catégorie « mai 1940 ».

Chapitre 4.

Je reprends la route. Je commence à ressentir la fatigue. Des camions bondés de gens me dépassent. La voiture des pompiers d’un faubourg de Bruxelles, Schaerbeek je crois. Des voitures d’agents de police, coiffés de leur casque blanc. Les camions des maisons de commerce, des grands magasins, le Bon Marché, l’Innovation, je crois que toute la Belgique défilait ainsi devant mes yeux.

Je m’arrête et dans un petit café sur la place, je casse la croûte. Nous sommes en France et le vin ici est roi. Des relents de vin imprègnent l’atmosphère. Les gens sont debout devant le comptoir, « le zinc » comme on le désigne ici. On sert des verres de vin, blanc ou rouge, et des « gouttes », cognac, fines, eau de vie, pernod, une gamme infinie d’alcools. Aucune comparaison n’est possible avec la Belgique, où la vente d’alcool est interdite au détail et dans les lieux publics. Le café est servi, accompagné d’un petit verre de fine. Le client verse ce dernier dans le café, et le sucre est mis en bouche pour boire le mélange.

C’est un défilé ininterrompu d’hommes, de femmes qui entrent, vident leur verre et s’en vont après avoir échangé quelques mots sur les évènements. J’ai plaisir à les entendre converser dans leur français correct. Le Français parle correctement et exprime clairement sa pensée, avec les mots appropriés. C’est aussi l’intelligence individuelle de ce peuple qui à force de raisonner, finit par déraisonner… Aucune cohésion de masse. Vivant de peu, frugal par nature, il économise et le bas de laine se remplit. Sans grands besoins, le travail est une nécessité et non un but de confort. Gentil et cordial, il est d’un commerce agréable.

Je paye et je m’en vais. Le franc français valait 160 francs pour 100 francs belges, mais l’argent belge était accepté à parité : 100 francs pour 100 francs. Après m’être enquis du Consulat, je m’y rend dans l’espoir d’obtenir des renseignements pour un transport éventuel. Espoir vain. Des heures durant, j’ai suivi la route menant vers Calais. Les scènes étaient pareilles, des réfugiés l’encombraient. Les visages étaient fatigués, mais moins tendus par la certitude qu’ils avaient de s’éloigner du danger. Par petits groupes, des soldats belges en armes du 62e de ligne se dirigent vers Calais. Les voitures étaient pleines à craquer. Aucune place libre qui aurait donné l’idée de faire de l’auto-stop. Un village dans le jour qui baisse : Graveline. La route serpente entre des constructions basses et sombres, les anciennes fortifications. Le soir tombe maintenant rapidement. Une porte éclairée sur ma droite. Deux ombres en sortent qui me regardent. Ils portent l’uniforme des pilotes français et sont très jeunes, 20 ans peut-être.

-Vous venez de Belgique ? Ne vous en faites pas, ils le payeront, les salauds…Bonne chance.

La route droite dans la nuit qui se rapproche à nouveau de la mer aboutit à Oye. Les gens s’installent au hasard pour passer la nuit. Une ferme à ma droite. Un type sur la porte de la cour. Je lui demande à loger. Plus de place, et en effet la cour est encombrée de véhicules. Il m’indique un hangar en plein champ. Il fait presque noir. Une masse de ballots de paille. Pour un ancien campeur, quelle aubaine ! Je m’approche d’un tas de ballots et tire dessus. Pas longtemps, car une multitude de grognements et de « Godverdomme » me disent qu’il ne faut pas insister. Je trouve enfin un coin, m’enveloppe de ma couverture et ramène la paille sur moi. Presqu’aussitôt, le sol a de grands tremblements, comme si une convulsion soudaine le secouait. Je sors. Le ciel s’illumine en direction de Dunkerque. Les bruits sourds et violents se succèdent pendant que le ciel est balayé par les faisceaux des projecteurs. Ils forment un immense éventail de lumière, pendant que le vrombissement des moteurs d’avions trouent le silence de la nuit entre les explosions. Dans le lointain, les sirènes se sont tues, et après les rafales d’explosions de bombes, on perçoit le tir de la défense anti-aérienne. Une deuxième vague d’explosions, pendant que le bruit des moteurs va en décroissant.

-Ze zij weder da ! (ils sont de nouveau là !) Mes colocataires sont belges, inutile de s’en assurer ! Les ballots de paille semblent s’animer pour quelques instants, bruit de paille froissée, puis le silence…

Le lendemain matin, le soleil est haut quand je suis éveillé par des bruits de voix. Toilette au ruisseau proche. Je perds mon rasoir dans la paille en me rasant. Le ciel est bleu, sans un nuage. Des insectes et des abeilles bourdonnent dans l’azur. Mille bruits de la nature qui s’éveille. Et puis, sans transition, on se replonge dans l’ambiance. La guerre … Je rejoins la route et me mêle aux gens de l’exode, qui continuent de passer. Une voiture s’arrête, un pneu crevé. Un peu plus loin, une camionnette s’arrête. « Vous allez à Calais ? Montez… ».

Calais est bientôt atteinte. Comme Dunkerque, la ville a été bombardée, et le même spectacle de ruines s’offre à la vue. Au hasard, je suis les rues et arrive à la gare. Des abris sont creusés dans le parc. Tranchées en quinconce, en partie couvertes. Les vitres sont partout brisées et certaines remplacées par des moyens de fortune. Je pénètre dans un café en face de la gare. Les fenêtres sont en partie remplacées par des planches. Des petites parties de vitres subsistent. La sirène sonne l’alarme. Fuite générale. Un plongeon dans les abris. Quelques bombes tombent. Plus rien et bientôt, la fin de l’alerte résonne. A la gare, aucun renseignement précis. Il y aura peut-être un train, mais… Je m’appuie dos à la façade, attendant je ne sais quoi. Un type s’approche. Un bruxellois. Il est vêtu d’un costume bleu et les cheveux assez longs, et paraît une cinquantaine d’années. Il est peintre en carrosserie et s’appelle Noël.

Nous décidons de ne pas attendre plus longtemps et de faire route ensemble.

Nous partons vers Boulogne. La route descend à la sortie de la ville et bientôt, nous nous trouvons en pleine campagne. Des deux côtés, des champs de blé. Les gens cheminent. Une voiture à bras poussée par des étrangers dont un vieux à barbe blanche au type sémite très prononcé, contient un monceau de pièces d’étoffe. D’autres poussent des voitures d’enfant qui contiennent leurs bagages. Les moyens de transport les plus hétéroclites sont employés et cette fuite d’une masse sans cesse renouvelée a quelque chose de poignant. Le crépuscule tombe lentement et nous décidons de nous arrêter. Nous sommes bientôt rejoints par deux jeunes gens. L’un est anglais et vient de Gand. L’autre a une abondante chevelure sur un visage pâle et allongé. C’est le fils d’un peintre d’un certain renom et il vient de Bruxelles.

Presque immédiatement un bruit que j’ai appris à connaître se fait entendre dans le ciel. Un vrombissement sourd et continu. A l’horizon, les projecteurs s’allument au-dessus de Calais et se déploient en éventail qui balaye le ciel. Le petit Anglais semble pris de panique et tremble.

-Je ne reste pas ici, nous dit-il. Je lui dis qu’il ne faut pas avoir peur, que les Allemands ne s’amuseront pas à jeter des bombes en pleine campagne. C’est Calais qui est visé. En mon fors intérieur, je ne suis pas plus tranquille que ça, je ne connais pas la région, et il peut exister des dépôts de matériel dans les environs. Son compagnon m’expliqua que le bruit des avions lui donne la panique. Il a été pris dans le bombardement de la gare Saint Pierre à Gand, et l’explosion d’une bombe l’a projeté contre une façade. A l’horizon, sur Calais, de grandes lueurs rouges et le bruit des explosions sourdes des bombes indiquent le but du raid. Un avion est pris dans les faisceaux des projecteurs, et sert de point de mire à la défense anti-aérienne. Il s’en dégage et disparaît dans le noir, pendant que les projecteurs essayent de le reprendre dans leurs feux.

Nous convenons de nous remettre en route. Il est beaucoup plus agréable de marcher la nuit. On ne souffre ni de la chaleur, ni de la poussière. Depuis combien de temps marchions-nous, mystère, lorsque les phares d’une voiture roulant doucement nous prirent dans leurs faisceaux. Elle s’arrêta à notre hauteur et le conducteur demande : « Vous n’avez pas vu 4 soldats belges en armes ?  Ils devraient pourtant être ici. Nous allons attendre un quart d’heure, et s’ils ne viennent pas, vous pourrez vous joindre à nous ». Quelques temps après, nous nous entassâmes dans la voiture. Les deux occupants du véhicule étaient des soldats belges qui se demandaient ce qu’avait pu devenir leurs camarades. Nous traversons Marquise.

Un bruit de moteur qui se perçoit nettement, et une fusée verte descend lentement du ciel. La voiture se range contre une maison et nous descendons tous. Une seconde fusée, puis une troisième. Le paysage prend un aspect phosphorescent. « Les salauds. Vite, mettez-vous dans le fossé, il y a huit grosses pièces d’artillerie dans le coin, et «ils » sont déjà renseignés. Nous sommes à peu près à 300 mètres du point de chute des bombes quand elles explosent. La terre semble vaciller et l’on ressent le choc dans nos entrailles. Puis le silence pendant que le bruit des moteurs disparaît. Dix minutes plus tard, trois énormes pièces françaises passent sur la route, cherchant un abri plus sûr. Elles ont échappé à la destruction. Nous achevons la nuit dans la voiture et nous remettons en route au lever du jour.

Il peut être 5 heures du matin lorsque nous faisons notre entrée dans Boulogne. Arrêt au premier bistrot ouvert. Le patron vient de se lever et fait chauffer l’eau pour le café. Les deux soldats décident de retourner sur leurs pas pour essayer de rencontrer leurs copains, avant de continuer vers Le Tréport, au sud de Boulogne, où semble être leur lieu de rassemblement. Encore deux figures qui disparaissent dans le temps !

Le petit Anglais blond ne tient plus en place. Il parle d’aller voir son consul pour se faire rapatrier. Je crois qu’il se fait des illusions. Peu après, il nous quitte à son tour. Dans la rue, les gens commencent à sortir. Boulogne est surpeuplée, et les réfugiés font leur apparition. Beaucoup cherchent un gîte pour s’y fixer. Toute cette région, jusqu’au saillant d’Ypres en Belgique, ne fut pas envahi durant l’autre guerre, et nous avions l’impression qu’ici, nous étions hors de danger et pouvions considérer la suite de notre voyage avec plus de calme et attendre une opportunité pour le poursuivre dans de meilleures conditions.

Chemin faisant, nous rencontrons le petit Anglais qui revient du port. Aucun espoir. Des milliers de gens attendent la possibilité d’un passage pour l’Angleterre. Il décide d’attendre. Nous restons à trois et ne devions plus le revoir. Nous traversons la ville haute, passons une vieille porte et traversons un boulevard qui longe les anciennes fortifications et prenons la route de Saint Martin. Partout, des réfugiés belges, à pied et en voiture. Après Saint Martin, nous prenons la route d’Etaple. Une foule de plus en plus dense suit le même chemin. Une colonne militaire française qui remonte crée un embouteillage inimaginable. Des voitures empruntent les accotements pour leur laisser le passage. C’est une vague de gens, de bicyclettes, de voitures, de camions qui se faufilent, se dépassent et s’entrecroisent. Nous nous engageons dans une ancienne sablonnière déserte parcourue par un ruisseau. C’est l’endroit idéal que nous espérions. Nous en profitons pour faire notre toilette, casser la croûte. Il fait un calme étonnant, et seul le bruit d’un klaxon sur la route toute proche se fait entendre. Nous nous installons et nous endormons.

Un bruit de voix me réveille. Il est quatre heures et demi. Des gens discutent. La route est coupée… Les Allemands sont à Abbeville, et les ponts ont sauté. Abbeville est située sur l’embouchure de la Somme, au sud d’Etaple. J’ai difficile de réaliser et veux me rendre compte. Sur la route, c’est le reflux vers Boulogne. La route est noire de monde qui remonte la route comme une longue vague. C’est un énorme lacet grouillant, de piétons et de voitures mêlés à des troupes qui ont peine à se frayer passage. Les bruits circulent que la route de Montreuil est libre. Je rejoins Noël, qui est seul. L’autre est parti, affolé. Au carrefour de la route de Montreuil, tout espoir doit être abandonné. C’est le même reflux. Les ponts sur la Canche ont été bombardés et sont détruits. Beaucoup de gens sont désemparés et ne savent que faire.

Le soleil décline. Un bruit de mitrailleuse se fait entendre. Les Allemands mitraillent la route d’Etaple. Ils survolent la route dans son axe et tirent. Une débandade folle. Les gens se jettent dans les fossés et fuient dans les champs. La foule semble se désagréger, comme coupée au ciseau. Les portières des voitures s’ouvrent, et les passagers s’éparpillent de tous les côtés. Puis l’avion fait demi-tour et disparaît. Ce fut si rapide que nous étions resté assis, surpris. Puis un sourd vrombissement, et trois points noirs dans le ciel en face de nous, qui grandissent rapidement. Nous nous laissons glisser dans le fossé qui se trouve à nos pieds. Je ramène instinctivement mes mains sur ma nuque. J’ai eu le temps malgré tout de voir grandir les trois bombardiers aux couleurs gris foncé et sous les ailes desquels les croix de fer ne présagent rien de bon. Dans un bruit assourdissant, qui fait vibrer le sol, ils passent à faible hauteur vers Boulogne. Je me redresse lorsque bzz, bzz, des balles me sifflent aux oreilles. Je suis rentré dans mon fossé, plus vite que je n’en étais sorti. Les balles sont venues de derrière. Une seconde escadrille passe, qui se met à tirer aussitôt qu’elle nous a dépassé. Puis le silence. Un silence profond et différent, qui dure quelques instants seulement. Un grand vide semble s’être creusé autour de nous. Puis de nouveau des bruits. Derrière nous il y a un poste de mitrailleuse anglais. Ils m’ont donné chaud…

Bruits de bombes sur Boulogne, puis plus rien.

L’endroit n’ est pas trop mauvais, il fait très chaud et nous décidons d ’y passer la nuit. Après avoir mangé un morceau et bavardé, je mets mon paletot et m’enroule dans ma couverture que je ramène sur ma tête et je m’endors…

A suivre (Tous droits réservés)

Jo Moreau

17:27 Publié dans MAI 1940 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : guerre, exode, mai 1940, ww2 | |  Facebook |

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