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18/05/2010

MAI 1940 - UN FUGITIF DANS LA DEBACLE (5)

Voir les chapitres précédents dans la catégorie « mai 1940 ».

Chapitre 5

Au petit matin, je suis réveillé par une averse. Nous nous mettons en route et arrivons sur la place d’un village encore endormi. Quelques minutes plus tard, nous pénétrons dans un bistrot qui ouvre ses portes. Une toute petite salle au plancher couvert de sable. Des tables face au zinc. Des soldats français entrent. Un grand gaillard, son casque sur la tête, parle haut et commente les évènements d’un air dégoûté. Critiques amères du matériel et des officiers. Il faisait partie des divisions envoyées en Belgique, qui débordées, ont dû se replier. Les autres soldats se sont mêlés à la conversation et semblent de l’avis de leur compagnon. La France vivait sur les lauriers de la guerre de 14-18. La tactique de défense sur la ligne Maginot, autant que la conception de la présente guerre datait de l’ancienne. Les vides que les pertes de 14-18 avaient creusé dans les rangs français se marquaient actuellement par le nombre disproportionné d’hommes d’âge mûr qui se trouvaient enrôlés. Malgré tout, ils conservaient l’espoir d’un retournement de la situation, et les mots qui revenaient le plus souvent étaient « On dit que… ». On dit que… le général Weygand a repris le commandement de l’armée. On dit que… pendant que les Allemands perçaient le front de Belgique, les Français étaient entrés en Allemagne face à la ligne Maginot. On dit que …Berlin, Cologne, Aix la Chapelle ont été bombardés etc, etc… D’énormes bruits circulaient, rumeurs qui sortent on ne sait d’où et qui se propagent à une vitesse folle.

Des bruits de moteurs, et de grands camions de l’armée française gravissent le terre-plein de la place qui, en quelques instants en est remplie. Les soldats s’en vont et nous restons seuls avec le patron. Il nous avise que nous ne pourrons pas continuer notre voyage, toutes les routes étant coupées. Il nous indique le patronage, ou nous trouverons peut-être à nous loger. Nous sortons. Un chemin pavé conduit à l’intérieur d’une cour entourée de bâtiments. Cela me rappelle d’une façon frappante la cour du pensionnat de Hal en plus petit. La disposition est la même et les bâtiments ont le même aspect de vétusté et de pauvreté. Dans une salle, des jeunes gens jouent au ping-pong. Leur accent les trahit : des Belges. Ils nous disent qu’ils sont arrivés la veille au soir. En face, c’est une école que dirigent des frères, presque tous de vieux retraités. Le directeur est un laïc, pas très sympathique. De petite taille, le visage olivâtre, il nous refusa l’eau qui nous était nécessaire, nous obligeant à la demander aux gens du voisinage qui disposaient d’un puit. Dans le village, personne ne l’aimait et les bruits les plus invraisemblables couraient sur son compte. Son pays d’origine était l’Alsace, mais on avait soin d’ajouter …celle de l’autre côté de la frontière. Il était accusé de faire partir de la cinquième colonne, de faire des signaux lumineux la nuit… and so on and so forth…

Durant toute l’après-midi, la salle se remplit de gens qui ne cessaient d’arriver, la plupart d’un certain âge. Il y avait Monsieur et Madame Abels, de Bruxelles, avec leur maman âgée de 74 ans. Une famille de Welkenraedt, près de la frontière allemande, des gens de Mouscron, et d’autres. Les gens pour la plupart étaient affolés, et la peur régnait avec l’incertitude, et une angoisse qui mettait les nerfs à rude épreuve. Pour beaucoup, depuis des jours et des nuits, c’était une ruée, un exode sans but défini, sinon d’être loin des Allemands. C’était une fuite dans des conditions le plus souvent atroce, sous la menace constante des bombes et de l’aviation ennemie qui balayait les routes. Les gens abandonnaient tout, pour se protéger la vie et fuyaient à la recherche d’un havre de paix.

La salle maintenant que le soir tombait était surpeuplée. Des paysans venus du fin fond de la Flandre et des frontières de Hollande s’étendaient côte à côte, à même le sol. Les hardes étaient déballées, des enfants pleuraient, fatigués. Au fond de la salle, une jeune femme allaitait un tout petit enfant. La salle avait l’aspect d’un campement de bohémiens. Des gens formant tribu, s’étaient installés sur une scène, mais le spectacle était partout. Un voile de fumée bleuâtre stationnait dans l’air au-dessus de la foule. Le soir et la nuit avançait, plongeant le tout dans la pénombre. Le bruit des voix était comme une vague de mer, qui monte et qui descend. Haute et rude entrecoupée de jurons, qui sont d’usage courant dans le parler flamand, elles emplissent l’atmosphère. Puis, petit à petit, cette rumeur s’adoucit. Les voix finissent par se faire chuchotantes, et comme un feu follet fusent à droite, à gauche, dans le fond, de plus en plus faibles et finissent par s’éteindre…silence….la nuit.

Des voix, de la paille qui crisse, le jour qui perce à travers la couverture qui me couvre le visage me rappelle la réalité des choses. Je sors et rencontre Noël qui revient du puit où il a été cherché un seau d’eau. Toilette. Je retourne dans la cour. Il fait à nouveau un temps splendide. Un grand gaillard d’Anglais tenant son fusil d’une main, essaye d’ouvrir une boite de 50 Players de l’autre. La boite et les cigarettes se retrouvèrent par terre. Je lui donnai un coup de main pour les ramasser, et il m’en offrit une. Il faisait partie du régiment des Welsh Guards, et avait fait la campagne de Belgique. Il était mineur dans le civil, et je lui demandai où il allait. « En Angleterre. Pour nous, il n’y a plus rien à faire en France maintenant, mais nous reviendrons. », me répondit-il. Encore quelques unes de mes illusions tombaient. J’avais espérer, comme beaucoup d’autres, que la France était de taille à tenir tête à l’envahisseur, et que la percée des Allemands sur Abbeville n’était que momentannée. Ce que m’avait dit l’Anglais montrait que la situation était sérieuse, sinon désespérée.

Vers 11 heures, un bruit de canonnade se fit entendre dans le lointain, et des bruits de fusillades dans les environs. Accompagné de François Abels, nous partons aux nouvelles quand les bruits se calment. Des militaires français, revolver au poing, traversent la cour comme nous sortons. Palabres avec un jeune lieutenant, qui nous apprend que treize tanks allemands ont traversé les lignes, mais ils se sont éloignés. Dans le village même, deux guetteurs allemands descendus pendant la nuit, se sont introduit dans la tour de l’église où ils ont été abattus. On peut y voir leurs cadavres.

Nous allons prendre un verre au bistrot. Des soldats français entrent et s’installent. Ils parlent avec amertume de leur manque d’armements. La poche dans laquelle nous nous trouvons, et qui comprend les villes de Calais, Dunkerque et un morceau de la Flandre belge, renferme les restes des armées françaises qui ont reflué de Belgique. Ils sont presque sans armes, qu’ils ont abandonnées dans leur retraite, et sont estimées à 200.000 hommes. Les rumeurs continuent de courir. La Russie serait en guerre, et les armées russes seraient entrées en Allemagne. Les armées françaises auraient pénétré profondément en Allemagne et seraient près de la Forêt Noire. L’Italie aussi serait en guerre aux côtés des Allemands, mais les Français les auraient repoussé et ont pénétré dans la plaine du Pô, etc..etc… C’est fou de voir comme toutes ces rumeurs se propagent, tout le monde y croit, mais en doute dans le fond de son cœur…

De Boulogne, par moment, monte le bruit d’une explosion de bombes. Le port est particulièrement visé. Des troupes s’y rembarquent et toute la côte est harcelée par l’aviation ennemie qui est absolument maîtresse du ciel.

Nous descendons vers le village. Dans la grand’rue qui est la route qui conduit à Boulogne, des gens font la file devant la boulangerie. Le pain est distribué parcimonieusement suivant l’importance des familles, et sur présentation du carnet de famille (livret de mariage qui renseigne le nombre d’enfants qui composent la famille). Les Belges et les étrangers le reçoivent sur présentation de la carte d’identité. La levure manque, et le pain est pâteux et lourd. La distribution est faite par le boulanger et sa femme, pendant que le garde-champêtre fait la police et maintient la file. Les gens de la file interrogent ceux qui sortent sur la quantité de pain qui reste, et s’inquiètent de ne pas être servis. Le Français reste en toutes circonstances léger et superficiel, blagueur et spirituel. Les discussions sur les évènements n’ont rien de tragiques, et si une voix s’élève parfois trop haut, une plaisanterie la fait disparaître dans un rire général. Le Français est vraiment spirituel. C’est un don, chez lui, et qui se retrouve aussi bien chez l’homme instruit que chez le primaire. Et tout ceci est vrai même pour les enfants, qui sont autant de petits avocats. Par contre, les gens manquent de propreté. Les maisons sont balayées, mais jamais lavées. Les trottoirs non plus, et les façades, les portes, les fenêtres auraient bien besoin d’être nettoyées et repeintes. Devant moi, dans la file, je remarque la saleté du cou de la femme qui se trouve devant moi. Pour en atténuer la noirceur, elle l’a copieusement saupoudré de poudre de riz. A part cela, elles sont coquettes et ont du goût. Nous sortons de là avec une toute petite ration. La mienne a la grandeur d’une miche (un pistolet). Les Belges et les étrangers sont décidément victimes doublement des évènements…Chez le boucher, nous trouvons encore un morceau de viande et des os pour la soupe. Nous faisons cuisine commune, et les femmes présentes préparent le bouillon. Le dîner où nous nous retrouvons tous réunis. Un magnifique bouillon fait avec des légumes et de la viande.

Après un moment de sieste, nous descendons à quelques uns à Boulogne. Les rues sont noires de monde, surtout vers le port où des soldats attendent l’embarquement. L’accès des quais est interdit aux civils. Impossible d’entrevoir aucune possibilité de passer en Angleterre. Alerte. En un rien de temps, la place est nette, le vrombissement des avions fait disparaître la foule. La plage est abandonnée et c’est le port qui a tout à craindre. Nous nous abritons dans une cave qui s’ouvre sur la digue et qui a été aménagée par les Anglais. Un mur de sacs de sable en protège l’entrée. « ILS ne vont pas tarder à arriver. Des bateaux sont attendus et « ils »le savent. Hier, un train de marchandises stationnait pendant le rembarquement. Sur un des wagons plats un Anglais était assis, les jambes pendantes, son fusil à côté de lui. Alerte, tout le monde disparaît, sauf lui. Dans un bruit sourd, l’avion s’approche. L’Anglais attend, puis épaule son fusil et tire. Un quart d’heure après, même jeu. Un officier s’approche, le soldat reste où il est. Ce jeu a duré jusqu’à ce qu’une rafale de mitrailleuse l’ait abattu ». Pendant que nous écoutions ce récit, qui n’a pas été unique, l’alerte est passée et nous décidons de regagner Saint Martin. Nous longeons une maison effondrée. Une odeur de charnier s’en dégage. Des hommes déblayent, trois corps se trouvent encore dans les débris.

Je suis réveillé par un choc sourd qui se répercute et se répète. Je me rendors pour être à nouveau tiré de mon sommeil. Un murmure s’élève de la salle. « Ils sont de nouveau là… ». L’inquiétude se manifeste. De grands chocs trop réguliers pour être des bruits de bombes secouent le bâtiment qui tremble sur sa base : le canon… Nous étions habitués à ce bruit et pouvions le reconnaître immédiatement.

La sensation est atroce. Régulièrement, les chocs sourds et longs trouent le silence de la nuit. Des enfants se mettent à pleurer. Il semble que la catastrophe est imminente et que le prochain obus est pour nous. Puis celui-ci passe, on respire et l’anxiété reprend dans l’attente du suivant. Régulier comme un pendule, le canon tonne, et la régularité des coups me rappelle cette traversée de l’Atlantique une nuit de tempête, où la sirène avec une régularité qui devenait obsédante mugissait son sifflement strident qui vous mettait les nerfs en boule. A chaque coup de canon, le bâtiment vibre. Une voix finit par dire: « Ce n’est pas pour nous. Ils tirent sur le port, du reste d’après le bruit, les pièces doivent se trouver près de nous ».

Dans le groupe des Flamands, qui se trouve près de la scène, l’inquiétude et la peur doivent être à son paroxysme: des femmes pleurent et ces pleurs, les cris des enfants, l’inquiétude qui étreint chacun, les chocs sourds qui font vibrer les murs et secouent le sol, cette foule qui remue dans le noir nous replonge dans les grandes peurs qui durent régner au Moyen-Age, quand les gens barricadés dans leurs pauvres demeures groupées au pied des châteaux-forts, se gardaient des maladies ou des bandes de reîtres que la guerre avait amenées dans son sillage.

Et comme alors, dans sa simplicité, c’est dans l’Eglise que se cherche le refuge.

AVE MARIA… Haute et claire, une voix de femme s’élève dans la nuit et le silence qui se fait . AVE MARIA… La voix est douce et monte et tout est silence . AVE MARIA…GRATIA PLENA DOMINUS TECUM… La voix atteint sa plénitude et se développe dans la nuit. Chacun des croyants doit sentir monter en lui les souvenirs perdus de son enfance, les prières oubliées mais qui lui reviennent comme la bulle d’air revient à la surface de l’eau. AVE MARIA…Longue et sempiternelle la prière s’élève, qui demande protection, pardon et espoir…L’impression qui se dégage de cette foule en prière alors que, régulier et implacable, le canon tonne, a quelque chose d’hallucinant. Malgré soi, on est pris par l’ambiance de cette peur que l’on sent latente, et qui petit à petit se calme dans la prière. Les détonations s’espacent et les voix se sont tues. Le sommeil reprend ses droits…

Le lendemain matin, le réveil est difficile et les traits tirés des visages rappellent l’étrange ambiance de la nuit. Nous allons aux nouvelles. Des éclats sont tombés dans le village et ceux-ci se marquent sur les façades des maisons. La toiture d’un petit atelier s’est effondrée, entraînant une partie du mur de la façade. Les soldats qui la veille encore visitaient les bistrots ont disparus. Les camions ont été abandonnés sur la place de Saint Martin. Des gens rodent autour, essayant de voir ce qu’ils contiennent. A 10 heures,un homme arrive essouflé dans la grande salle, annonçant que les Français ont autorisé la population à s’approprier le contenu des camions avant l’arrivée des Allemands. C’est une ruée… En un rien de temps, la salle est vide. Puis ils reviennent, chargés de caisses, de sacs, de linges, de conserves. C’est une lutte de vitesse pour s’approprier les vivres, auxquels les gens tiennent le plus. Les objets de luxe, et il y en a d’étonnants, sont plus généreusement partagés. Que font dans ces camions, les écrins à bijoux vides, marqués d’un bijoutier de Courtrai, que j’ai vu traînant, et la garniture de cheminée en bronze qui est restée dans un camion… Et les sous-vêtements de femme en soie, que le populo se montre en riant : »C’est avec çà qu’ils font la guerre… ».

La journée se passe dans le calme. Les gens sont occupés par ce qu’ils ont pu ramasser et la guerre semble oubliée.

A suivre (Tous droits réservés)

Jo Moreau

17:41 Publié dans MAI 1940 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : guerre, exode, mai 1940, ww2 | |  Facebook |

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