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20/05/2010

MAI 1940 - UN FUGITIF DANS LA DEBACLE (6 et fin)

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Chapitre 6 et fin.

Sur les routes secondaires, du matériel anglais traîne. Des munitions étalées sur les côtés de la route, des couvertures genre loden, j’en ramasse deux. Des voitures d’officiers, hors d’usage, dont on commence à enlever tout ce qui est possible, des lettres et des objets personnels traînent. Je ramasse un Gilette qui remplacera celui que j’ai perdu. Le dîner, composé en partie des conserves des camions, est pris dans le calme. Tout le monde est d’accord pour estimer que l’arrivée des Allemands est imminente.

Le pillage des choses abandonnées par les armées est général, les gens ramassent tout ce qu’ils peuvent. Toute la journée, des fusillades se sont fait entendre tantôt lointaines, tantôt plus proches, coupées de rafales de mitrailleuses. Le soir descend, et je me trouve dans l’encadrement de la porte qui donne sur la cour. Pi’ch Patch… Un petit objet dur vient de claquer sur le sol et a rebondi contre le mur. Je regarde, étonné, quand un second, après avoir ricoché retombe à deux mètres de moi. Il s’agit d’un schrapnel. Des autres suivent, dont certains rebondissent sur les toits et tombent dans la cour. Ils sont annoncés par de petits sifflements brefs, comme ceux d’une abeille. Ils soulèvent de petits nuages de poussière . La notion du danger s’est estompée, car le danger depuis des jours est partout, et il est étrange de constater la faculté d’adaptation de l’homme aux circonstances dans lesquelles il vit.

Dans la salle, la conversation languit. Nous sommes sans nouvelles de l’extérieur et seules les rumeurs souvent fausses alimentent les conversations. Chacun pense à ceux qu’on a laissé derrière soi. Je me retrouve dans mon lit, me demandant ce que sera demain. Les canons se remettent à gronder en coups de plus en plus rapprochés. Le sol vibre et tremble à chaque détonation. C’est un tonnerre ininterrompu. Des gosses se remettent à pleurer. Une allumette craque et s’éteint, laissant un point rouge d’une cigarette dans le noir. Puis une détonation, comme la chute d’une masse et le bruit d’une explosion. Un obus a dû tomber pas bien loin. Des gens se lèvent et les cris reprennent. On devine la panique prête à se déclencher, malgré la voix de ceux qui essayent de minimiser le danger. Les prières reprennent, comme la veille au soir. Puis l’intensité des détonations diminue.

Le lendemain, avec Noël, nous allons prendre un verre au bistrot. Il y a eu quelques dégâts au village où différents immeubles ont souffert. Les denrées se font rares et les prix augmentent. Le pain est distribué au compte-gouttes. Les gens sont tous dans la même situation, sans distinction de classe et de fortune, et sont en fait beaucoup plus humains qu’en temps normal. Il règne une certaine gentillesse inhabituelle. On s’aborde sans se connaître pour se demander des nouvelles. En fait, le malheur des temps rapproche les gens.

Un peu plus tard, nous descendons vers Boulogne. La route est jonchée des deux côtés de fusils abandonnés. Les crosses sont cassées et des débris d’uniformes s’y entremêlent. Quelques maisons ont soufferts des effets de la dernière nuit. Nous nous trouvons sur le boulevard qui longe les anciennes fortifications. Tout le long de celui-ci, des camions, des voitures attelées sont abandonnées par les armées. Des munitions traînent sur le sol. Des boîtes contenant des torpilles aériennes gisent sur le boulevard. Dans tout ce matériel, des gosses jouent malgré les remontrances des passants. Devant la vieille porte de la ville, deux tanks français hors de combat. Le spectacle de tout cet abandon est lamentable. Des gens fouillent les camions et ramassent les choses les plus hétéroclites.

Boulogne a terriblement souffert du bombardement. Les maisons écroulées, les paquets de décombres qui jonchent les rues, les fils téléphoniques qui pendent en travers des rues, toutes ces marques cruelles de la guerre. C’est le même spectacle qu’à Dunkerque. Dans le port, c’est le même abandon de matériel. Des bateaux coulés. A une certaine distance de la plage, une proue de navire émerge droit vers le ciel. Nous retournons à Saint Martin.

C’est dans l’après-midi de cette journée que nous devions voir le premier Allemand. Comme nous débouchions sur la grande route, un bruit de moto arrivant à grande allure en pétaradant. Une moto avec side-car gris foncé. Sur la moto, un soldat coiffé de l’énorme casque que nous avions connu durant l’autre guerre. Il disparaît vers Boulogne. Les gens se sont arrêtés, surpris. On réalise difficilement que les Allemands étaient si proches.

Le lendemain, une colonne motorisée s’étirait à travers le village. Ils se dirigent vers Calais et Dunkerque qui encerclés, tiennent toujours. D’énormes véhicules automobiles, carrossés comme des chars à bans, composés uniquement de sièges qui prennent toute la largeur du véhicule. De grands camions ’MAN’ avec remorques. Des bâches les recouvrent, et le tout est uniformément peint en gris foncé. Sur les portières, des inscriptions à la craie : « Wir fahren nach Engeland ».

Nous descendons vers Boulogne, et apprenons que Calais a capitulé. Nous voyons passer les premiers prisonniers anglais, français et belges sur la route de Boulogne à Saint Martin, encadrés d‘Allemands, le fusil en bandouillère. Les Anglais conservaient une allure digne dans le sort qui leur était défavorable. Les Français et les Belges semblaient plus abattus et sans espoir. La municipalité a apposé sur les murs les instructions destinées à la population : les citoyens sont invités sur instruction des Allemands, à venir déposer à la Mairie les postes de TSF munis d’une étiquette portant l’identité du propiétaire. Un autre avis annonce que l’argent belge peut être échangé au pair. (Le lendemain, cet avis était abrogé, et le cours était cette fois fixé à 200 francs français pour 100 francs belges, pour être peu après à nouveau fixé au pair. Toutes ces fluctuations, qui me rappelaient les plus beaux jours de la bourse, permirent quelques petites opérations financières assez fructueuses quoique involontaires.

Plus tard, chacun commença ses préparatifs de départ. La grande salle prenait l’aspect d’un hall de gare, avec le brouhaha de la foule qui s’affaire au moment du départ. Les femmes qui s’énervent, et défont dix fois le même colis pour y ajouter l’objet oublié. L’homme, placidement attend, tirant sur sa cigarette. L’homme est toujours le maître…quand sa femme est d’accord. Le soir, la grande salle est au trois quart vide, et en paraît plus grande. Dehors, pas un souffle de vent et le silence serait complet si par moment un bruit de vaisselle ne parvenait d’une fenêtre. Demain, nous serons sur le chemin du retour, et une nouvelle page de notre vie sera tournée.

Le lendemain, la presque totalité de mon bagage et ceux des Abels étaient liés sur un vélo, et nous nous mettons en route vers Devres. Deux motocyclistes allemands, portant autour du cou la plaque de cuivre en demi-lune avec le mot « Feldpolizei » viennent à notre rencontre. Ils nous demandèrent où nous allions. Comme il posait la question en allemand, Paul, qui était de Welkenraedt, village de la frontière belgo-allemande, lui répondit dans le même langage : Nous rentrons en Belgique. Le fridolin nous avertit que nous ne pouvions pas. Les routes devaient rester libres tant que les combats ne seraient pas terminés en Belgique, ce qui, ajoutèrent-ils, serait l’affaire de quelques jours. C’est ainsi que nous apprîmes que l’armée belge tenait encore une poche qui suivait la Lys. Ils ajoutaient que la Belgique avait subit relativement peu de dégâts, sauf certains endroits où l’on s’était battu. Les quelques jours prédits par l’Allemand devaient durer deux semaines, avant que l’autorisation de circuler sur les routes soit donnée.

Entretemps, l’armée belge a capitulé, et des discussions s’engagent entre Français et réfugiés belges, qui se noient dans des flots de paroles et de reproches, comme si cela pouvait changer le cours des évènements. Non contents de les abandonner, les Français reprochent aux Belges de venir manger leur pain qui est déjà rare. Une femme traite les Belges de « boches du Nord ». On reproche au Roi des Belges ses origines allemandes, et des tas d’arguments aussi bêtes que pauvres et qui sont plus causés par le désarroi des gens qui sont malheureux et blessés dans leur fierté nationale.

Aujourd’hui, trois semaines plus tard, nous sommes à Lille, ayant fait la route de Boulogne par Devres, Lumbres, Saint Omer, Hazebrouck, Merville Armentières à pied, logeant chez l’habitant, admirant la maman de Madame Abels qui courageusement, sans une plainte malgré ses 74 ans, nous accompagnait. Beaucoup de monde sur la place de la gare, quand débouchant du boulevard, précédé du remous de la foule, des prisonniers français se mirent à défiler sur plusieurs rangs, encadrés de leurs gardiens. Ils passaient lentement, fatigués, les hommes de l’armée métropolitaine mêlés aux hommes de l’armée coloniale. Ils défileront pendant de longues heures, pendant que la population les regarde le cœur serré, les acclamant malgré tout. Les femmes reviennent avec de la nourriture, de la boisson, beaucoup d’entre elles ont les larmes aux yeux. Il y a quelque chose de poignant de voir ainsi défiler prisonniers ceux qui étaient les nôtres, qui avaient défendu les mêmes principes, les mêmes idéaux, la même conception de la liberté que tous nous portions en nous. Toutes les armes défilaient ainsi, simples soldats et officiers au képi bleu azur, les goumiers, les spahis, les Sénégalais à la haute stature, aux dents éclatantes, coiffés de la chéchia rouge, ceux de France, le génie, l’artillerie, la ligne. Des officiers français s’étaient remis en tête des hommes, et je verrai toujours ce colonel de haute taille,cheveux gris, marchant contracté, la mâchoire serrée pendant que des larmes lui descendaient sur les joues.

Les prisonniers ont cessé de défiler quand trois grands autocars s’arrêtent en face de la gare. Des Allemands portant l’uniforme des chemins de fer disparaissent dans la gare. Nous apprenons que les autocars civils viennent d’Anvers, et retournent à vide. Ils acceptent des passagers moyennant vingt francs par personne. Nous nous dépêchons à embarquer les bagages, et nous retrouvons tous confortablement installés. Puis c’est le départ, dans la direction de Tournai. La route est longue de 24 Kms , et pendant ces 24 Kms , nous avons remonté la plus grande colonne de prisonniers qu’il m’ait été donné de voir. Nous pénétrons en Belgique. Quelques destructions aux carrefours, les champs sont vides de leurs travailleurs habituels. Tournai est une des villes qui a le plus souffert de la guerre. Les façades des maisons sont criblées d’éclats et de balles. Le centre est entièrement détruit. Des amoncellements de ruines, des façades dont les fenêtres sont comme des yeux d’aveugle. La cathédrale est sauve, malgré les dégâts. Le pont qui enjambe l’Escaut a sauté, endommageant les vieilles tours moyenâgeuses qui se regardent depuis des siècles. Un pont de bois permet la traversée. La route s’étend vers Leuze, où nous nous arrêtons quelques instants pour nous désaltérer et acheter des cigarettes. Tous les occupants des cars arborent de larges sourires, heureux de se retrouver en Belgique. La guerre semble oubliée, peut-être par le fait que pas un seul Allemand ne se trouve en vue, et que le soir même nous allons retrouver les nôtres. Les cigarettes que je viens d’acheter, des Belgas, ont la saveur des choses que l’on aime et dont on a été privés depuis longtemps. Je ne me rappelle pas avoir fumé avec plus de plaisir que ce jour-là.

Ath, Enghien, Halle, il reste 13 Kms pour atteindre Bruxelles. Buizingen, Drogenbos, premières tentacules de la ville qui s’étend. La nuit est imminente quand les cars stoppent à la gare du Midi. Ceux qui sont arrivés à destination descendent. Je jette un regard étonné, la ville semble morte, aucun tram, les boulevards vides, pas de circulation, quelques rares piétons. Je prends rendez-vous avec les Abels pour le mercredi suivant, et muni de mes bagages ai un moment d’hésitation. Où aller, à la maison ? Il est plus que probable que ma femme et les enfants seront chez sa mère. Je risque de me retrouver seul dans un appartement désert. Au lieu de prendre la direction de Laeken où nous habitons, je longe la gare du Midi par l’avenue Fonsny et me rend rue Edison, par les rues désertes.

Rue Edison. Les volets sont baissés. Je m’arrête un instant. Des bruits de voix que je reconnais. Je ne sais pourquoi, je ne sonne pas mais toque au volet. Puis, je reviens vers la porte. Celle-ci s’ouvre. Ma femme est devant moi.

FIN - Tous droits réservés.

Jo Moreau

17:51 Publié dans MAI 1940 | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : guerre, exode, mai 1940, ww2 | |  Facebook |

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