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24/06/2014

LA PRIMAUTE DU POLITIQUE DANS LES RAPPORTS DU GIEC.

Dans un billet précédent (1), je vous faisais part des remarques désabusées de participants au dernier rapport du GIEC, dénonçant l’influence prépondérante des représentants des gouvernements au détriment des scientifiques dans la rédaction de ce rapport.

Cela n’étonnera personne que les intervenants politiques de la Grande Bretagne, la France, la Belgique et la Norvège figurent parmi les plus actifs pour orienter le rapport dans le sens le plus alarmiste possible (2).

Récemment, Robert Stavins, directeur du programme d’économie environnementale à Harvard et co-coordinating Lead Author du chapitre 13, working group III du AR5 du GIEC, a envoyé une lettre aux co-présidents de son groupe de travail exprimant son désappointement quant aux méthodes ayant abouti à la rédaction du « Résumé pour les décideurs » . Et notamment sur le processus d’approbation du texte par les représentants des gouvernements. (3)

De cette très longue lettre, j’extrais les quelques passages suivants. (traduction « maison » ).

Jo Moreau.

Robert Stavins tient d’abord à bien cibler ses critiques sur le seul chapitre de ce résumé dont il eut la responsabilité. Le rapport scientifique complet du GIEC, qui compte 2000 pages, échappe à l’approbation par les représentants des gouvernements, et ce rapport scientifique conserve toute sa confiance.

(…) Je vous écris aujourd'hui pour vous exprimer ma déception et ma frustration sur le processus et les résultats des réunions à Berlin, qui durèrent cinq longues journées et nuits de discussions, la semaine dernière, au cours desquelles les représentants des gouvernements du monde entier ont en effet, fondamentalement révisé ou rejeté des parties du « Résumé pour les décideurs (SPM) » du Groupe de travail 3 du GIEC.

(…) J'ai eu la responsabilité principale - en coordination avec mon co-auteur principal, le Dr Zou Ji - pour la rédaction du texte de la section SPM.5.2 (Coopération internationale) de la SPM, et je n’implique pas dans cette lettre Zou Ji, pour qui j'ai le plus grand respect et avec qui j'ai apprécié de travailler. Il peut ou non partager les opinions que j'exprime ci-dessous.

(…) Dans cette lettre, je ne ferai aucun commentaire sur l'examen et le processus de révision par les représentants politiques, qui a touché d'autres parties du SPM. Je note toutefois que la semaine avançant, j'ai été surpris par l’ampleur dans laquelle les gouvernements se sont sentis libres de recommander, et parfois imposer des modifications détaillées apportées au texte du SPM inspirées par des considérations politiques, par opposition à des bases scientifiques.

Les motivations générales de la plupart (mais pas de toutes) les délégations participantes ont semblé être tout à fait claires dans les séances plénières. Ces motivations ont été explicitées dans les «groupes de contact», qui se sont réunis à huis clos en petits groupes avec les principaux auteurs. (…) Dans ces groupes de contact, les représentants des gouvernements ont travaillé pour supprimer du texte ce qui pourrait compromettre leurs positions dans les négociations internationales en vertu de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC).

Je comprends parfaitement que les représentants des gouvernements ont cherché à répondre à leurs propres responsabilités envers leurs gouvernements respectifs en défendant les intérêts de leurs pays, mais dans certains cas, cela s'est avéré être un problème pour l'intégrité scientifique du « Résumé pour les décideurs »  du GIEC. Cette interférence avec la démarche scientifique du GIEC a été particulièrement sévère dans la section SPM.5.2 sur la coopération internationale. C'est à cette section de la SPM que je vais maintenant m‘attacher.

(…) Le projet a été envoyé aux gouvernements le 7 Avril par le système des écopublication du GIEC. (…) Quand il est devenu clair que les délégués des pays n'étaient pas disposés à aller de l'avant en séance plénière avec l'examen du texte, il a été créé un groupe de contact destiné à travailler sur un texte acceptable. Un délai de 2 heures a été donné à ce groupe pour arriver à un consensus. Les travaux ont commencé à environ 23h00 (et se sont poursuivis après 01h00 le samedi 12 Avril ). Le groupe de contact était composé de représentants d'un ensemble hétérogène de pays, grands et petits, et catalogués riches ou pauvres. Par conséquent, je ne crois pas que la responsabilité dans les problèmes posés sont attribuables à un pays en particulier ou même à un ensemble de pays. Au contraire, presque tous les délégués à la réunion ont démontré la même approche, à savoir que tout texte considéré comme incompatible avec leurs intérêts et leurs positions dans les négociations multilatérales a été considéré comme inacceptable. En fait, plusieurs (peut-être la majorité) des représentants des pays du groupe de contact de SPM.5.2 ont été identifiés comme les participants dans les négociations de la CCNUCC. Cette position a créé un conflit d'intérêt irréconciliable avec le volet scientifique.

Au cours des deux heures de délibérations du groupe de contact, il est devenu clair que la seule façon dont les représentants des gouvernements réunis approuveraient un texte pour SPM.5.2 , consisterait essentiellement à enlever tout élément «controversé» (soit tout ce qui met mal à l'aise un gouvernement ), ce qui signifiait la suppression de près de 75% du texte initial, y compris de presque toutes les explications et exemples sous les rubriques. Dans plus d'un cas, des exemples ou des phrases spécifiques ont été retirées par la volonté d'un seul pays, car, en vertu des règles du GIEC, la dissidence d'un pays est suffisante pour arrêter le processus d'approbation d’un texte (…). Le processus du GIEC qui en a résulté a privilégié les intérêts politiques en sacrifiant l'intégrité scientifique.

Aucune institution ne peut satisfaire intégralement tout le monde, et cela inclut le GIEC. Dans le cas particulier, il peut y avoir un conflit inévitable entre l'intégrité scientifique et la crédibilité politique. Si le GIEC doit continuer à étudier la problématique de la coopération internationale dans les futurs rapports d'évaluation, il ne faut pas mettre les représentants des pays dans la position inconfortable et fondamentalement intenable de revoir un texte afin de donner leur approbation à l'unanimité. De même, le GIEC ne devrait pas demander aux auteurs à faire du bénévolat en sacrifiant d'énormes parts de leur temps sur des périodes pluriannuelles pour effectuer des travaux qui seront inévitablement rejetés par les gouvernements dans le « Résumé pour les décideurs« .

(…) Il est de la responsabilité des dirigeants du GIEC de transmettre au public (et aux décideurs) les résultats des travaux scientifiques solides que les centaines d'auteurs ontles cinq dernières années, et pas simplement la version limitée du « Résumé pour les décideurs » tel que produit la semaine dernière.

Robert N. Stavins, Albert Pratt Professor of Business & Government, John F. Kennedy School of Government, Harvard University Director, Harvard Environmental Economics Program

(1) http://belgotopia.blogs.lalibre.be/archive/2014/05/03/le-...  

(2) http://www.dailymail.co.uk/news/article-2592992/Britains-...  

(3) http://www.huffingtonpost.com/robert-stavins/is-the-ipcc-...

17:26 Publié dans climat | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : réchauffement climatique, giec, co2, climat | |  Facebook |

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